Cette rubrique rassemble
plusieurs témoignages en vrac sur Philibert Vrau, sa vie et sa personalité.
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La perçévérance de Philibert
Vrau
En 1923, Pierre de la Gorce (1846-1934), juriste et historien, membre de
l’Académie française, transmet à Paul Feron-Vrau la lettre suivante qu’il venait
de recevoir d’un ami de Lyon, le Comte d’Alauzier. Celui-ci parle de
Philibert Vrau que Pierre de la Gorce connaissait aussi.
« ... Il venait régulièrement à Lyon, faisant commercialement les affaires de
Dieu et s’éternisant dans mon cabinet pour parvenir à ses fins. Et il les
atteignait, usant l’adversaire par sa persévérance, sa ténacité et l’emprise
qu’exerçait sa vertu. Un soir que son insistance avait retardé le repas (auquel
Vrau se refusait obstinément de prendre part), Madame d’Alauzier me dit : - Mais
qui aviez-vous donc ? - C’était un pauvre honteux, disent mes deux plus jeunes
garçons, me coupant la parole ; nous l’avons tout de suite compris : quand
l’heure du dîner est arrivée, nous avons écouté à la porte, mais n’entendant
rien, il parlait tout seul très bas et papa ne disait rien, sans doute il était
supérieurement embêté ! Alors nous avons été examiner le paletot : pas de tâche,
merveilleusement brossé, mais râpé à fond -. Quarante-huit heures après, je
recevais cette lettre, je reproduis le sens : - Cher Monsieur, j’ai été bien
vivement intéressé par ce que vous m’avez dit de la Croix de Lyon. Le déficit de
1 300 francs pour l’exercice écoulé est bien peu de chose comparé au bien que
fait ce journal. Vous trouverez la somme dans cette enveloppe. Précisément je
comptais sur certaines dépenses auxquelles je n’ai pas à faire face... etc.
Une autre fois ma fille me dit : -
Il est venu un petit monsieur, déjà grisonnant, vous demander. Il s’est
obstinément refusé à dire son nom, mais je l’avais déjà repéré. C’est
certainement votre crampon, vous savez, le commis-voyageur en œuvres pies. Du
reste il m’a conquise. Il professe pour vous un respect étonnant, ne vous
appelle que Monsieur le Comte ; ensuite, bien qu’il m’ait prise pour la femme de
chambre, jamais homme ne m’a parlé avec autant de déférence et de respect - Ma
fille se le rappelle encore. Il m’a été assuré par un ami qu’un jour où Vrau
avait refusé de s’asseoir à ma table, il s’était rendu directement à l’asile de
nuit des Brotteaux. J’étais gêné avec lui. D’abord je me sentais pénétré et
comme radiographié par ce diable d’homme. Ses demis-silences me faisaient peur.
Avec cela une impeccable mémoire qui lui faisait connaître mes actes passés
aussi bien que moi-même, et pressentir ce qui dans mes promesses était sincère
et ce qui était de courtoisie. Aussi j’aimais mieux lui céder tout de suite et,
quand avec son flair très sûr, il avait deviné une défaillance, son regard
prenait une expression indulgente, mais attristée, à laquelle j’aurais préféré
de durs reproches. Je vous fais toute ma confession : quand j’ai appris sa mort,
j’ai éprouvé comme une délivrance et tout de suite je l’ai invoqué, ne pouvant
douter un instant qu’il ne fût au ciel. »
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Poème des ouvriers à leur
patron, Philibert Vrau
Ce ne sont pas moins de sept poésies, dédiées par les ouvrières à leur patron,
au jour de son mariage, dont une petite pièce en vers alexandrins ...avec la
rime !...
« Ce
moment désiré nous procure en ce jour
l’instant de prouver nos respects, notre amour.
Le ciel par sa bonté, en exauçant nos vœux
comblera de bienfaits ce couple vertueux.
Dans le cœur d’une épouse, nous le verrons renaître
ce sont nos souhaits pour un aussi bon maître ».
Le compliment est signé L. Dufour, partisseuse. Les fils à coudre étaient
à l’époque fournis en échevettes et les partisseuses préparaient celles-ci pour
la vente en mercerie.
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Philibert Vrau, Orateur ?
Philibert Vrau n’était pas orateur et le savait. Eugène Duthoit a raconté
le trait suivant qu’il tenait de Victor Canet:
« Lorsqu’après la mort de Monsieur
Kolb-Bernard en 1888, Monsieur Vrau reprit la direction du conseil central
(régional) de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, il dut prendre la parole, à
la première réunion de confrères, pour exposer ses vues. Peu habitué à parler
devant une assemblée nombreuse, à peine eut-il prononcé les premières phrases
qu’il s’arrêta court et se rassit avec un geste qui exprimait son impuissance et
ses excuses. Il songeait, sans aucun doute, à ce moment, plutôt à son auditoire
qu’à lui-même ; en pareil cas la gêne est égale des deux côtés. Elle ne parut
alors que chez les auditeurs, lesquels, d’ailleurs, se rassurèrent bientôt
quand, au lieu de la confusion qui leur faisait peine pour lui, ils ne
constatèrent dans l’attitude et la physionomie de l’orateur interloqué, que le
calme d’une douce satisfaction trouvée dans l’humiliante épreuve. L’humilité a
aussi ses triomphes ».
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L'audace de Philibert Vrau
Audace, mais non témérité, ce témoignage du Docteur Augier en est la
preuve :
« Je dois dire que dès mon arrivée à Lille au moment de la fondation des
Facultés catholiques, je fus frappé de la ténacité que Monsieur Vrau apporta à
la question des maisons de famille pour étudiants. J’avoue qu’à ce moment
j’étais opposé à cet essai et j’étais convaincu qu’on ne triompherait pas des
difficultés qui se révélaient au début. Je rends maintenant témoignage à
l’utilité de cette œuvre qui doit son existence très certainement à la volonté
très très tenace de Monsieur Vrau ».
Même son de cloche rendu par une lettre de Camille Feron-Vrau à Mgr
Baunard en 1906 :
« Lors de la fondation de l’Institut catholique des arts et métiers (ICAM), on a
su que nous étions pour une assez grosse somme dans les premiers fonds versés.
Deux hommes qui sont aussi de vos amis... m’ont alors fait des remontrances sur
l’imprudence de notre initiative : nous aurions dû éviter aux catholiques le
poids que créera sur le budget, l’entretien et l’achèvement de cette école. Il
était bien plus sage dans les circonstances où on se trouvait de verser ces
sommes à la réserve de l’Université catholique. Veuillez noter que je n’avais
pas demandé conseil !! »
Non seulement l’école fut
fondée mais elle prospéra et, cent ans après, c’est une référence dans son
domaine.
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L'ardeur de Philibert Vrau
Sur cette ardeur, allant jusqu’à l’impétuosité, qui animait Philibert Vrau, deux
derniers témoignages font foi. Le premier est de Maurice Gonnet
« Tout ce qui s’est fait pour l’œuvre des écoles (paroissiales) chrétiennes de
Lille pendant un quart de siècle fut l’œuvre de Monsieur Vrau... La flamme qui
le dévore apparaît parfois comme dans son billet du 14 mars 1879 qu’il termine
par un post-scriptum « des écoles sans Dieu, délivrez-nous Seigneur » et aussi
dans une lettre de 1883 où il ne parle rien de moins que de vider les écoles
neutres que l’on ne peut tolérer à aucun prix pour des parents chrétiens ».
Excessif ! la question se pose encore aujourd’hui. Mais quel zèle !
Le deuxième témoignage
est l’opinion d’un maître, Léon Harmel :
« Monsieur Vrau était une âme ardente, comme je n’en ai jamais vu, combatif à la
différence de Monsieur Feron qui était pacifique, il avait constitué une sorte «
d’union des hommes d’œuvre afin de parer aux inconvénients qui résultent de la
division des forces catholiques, c’était une idée géniale... Il était d’une
ardeur communicative ; on se sentait plein de feu au sortir de son entretien.
Monsieur Vrau était une flamme».
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La frugalité de Philibert Vrau
De nombreux témoignages convergent pour décrire la frugalité, l’austérité et
même les habitudes de mortification de Philibert Vrau.
C’est d’abord la déclaration amusante de Mgr Henri Vandame qui a laissé
son nom à la construction de la cathédrale Notre-Dame-de-la-Treille à Lille :
« Je puis rapporter que je le vis à Rome lors des funérailles de Pie IX (en
1878). Il avait fait choix d’un petit hôtel très modeste dont il fit l’éloge
devant d’autres personnes ; sur cette recommandation, (elles) allèrent dans le
même hôtel où elles se trouvèrent si peu confortables qu’elles se hâtèrent de
changer... »
Un autre a dit que :
« s’il fallait recommencer le même pèlerinage dans les mêmes conditions, on ne
l’y reprendrait plus. »
Sur sa manière de voyager, le docteur Augier, doyen de la Faculté de
médecine de l’Université catholique, témoigne :
« A l’occasion d’une maladie dont il se releva (en 1884), j’eus toutes les
peines du monde qu’il ne voyageât plus en troisième classe. Comme je le voyais
un jour, quelque temps après, descendant d’un compartiment de troisième classe,
je lui fis un reproche. Sans doute, allant mieux, il croyait pouvoir reprendre
cette ancienne habitude »
et il ajoute :
«Il était d’une sobriété
que moi-même son docteur je trouvais exagérée.»
Le doyen de la paroisse disait :
« Je ne l’ai guère vu prendre de vin ou de dessert. Les personnels de service le
savaient - pas de poulet, pas de dessert pour lui -. »
Marie Feron-Vrau, sa sœur, chez laquelle il vivait après la mort de sa
mère, connaissait bien ses habitudes. Elle raconte :
« quant à ses habits, il était d’une grande simplicité, il n’en avait que deux
et il fallait user de quelques artifices pour remplacer les vêtements usés ».
Elle rapporte, comme
du reste aussi les domestiques, que Philibert
« avait l’habitude de
prendre la discipline la nuit, le matin, surtout avant de partir en voyage et de
s’engager dans quelque grande entreprise ou lorsqu’il ressentait quelques
difficultés dans les œuvres. Cette discipline était longue ; nous l’entendions à
travers les parois de la muraille ; nous en étions parfois effrayés. On trouvait
la discipline dans son lit. »
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Discipline et mortification
La discipline est une espèce de fouet en lanière ou en corde dont on se frappe
pour se châtier. Que penser de la mortification à notre époque où règne
l’hédonisme ? Mgr Hautcœur, le premier recteur de l’Université catholique
de Lille, disait de Philibert Vrau et Camille Feron-Vrau :
« Tous deux vivaient non comme des riches, mais comme des petits bourgeois, ce
qui leur permettait de semer des millions. Après la mort de leur mère, ils ne
voulurent plus de voiture (à cheval) ni de maison de campagne. »
Madame Vrau mère louait en effet pour l’été une maison de campagne à La
Madeleine, commune périphérique de Lille. Marie Feron-Vrau a fourni
également un témoignage :
« Il vivait en s’accordant tout le nécessaire, mais en se privant du superflu,
il dînait bien pour soutenir ses forces et sa santé. Il se permettait un seul
dessert, jamais plus ; il évitait toutes les invitations au dehors ; mais tout
en continuant d’observer sa frugalité systématique, il aimait à soigner, à
développer ses relations d’œuvres, en invitant au nom de son beau-frère et à la
table de son beau-frère chez qui il vivait. »
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L'humilité de Philibert Vrau
Autre trait émanant d’un prêtre :
« Je le recevais à Tourcoing au début du règne de Pie X (vers 1903) pour une
réunion du conseil de la Sainte-Famille, nous étions cinq ou six ; Philibert
venait de recevoir une distinction pontificale. Je crus de mon devoir de l’en
féliciter et je n’oublierai jamais la gêne visible que produisit en lui mon
compliment. Il exigea que tout de suite nous passions à l’expédition des
affaires courantes. »
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La simplicité de Philibert Vrau
Son amour pour un membre modeste et souffrant de l’Adoration Nocturne illumine
la lettre adressée à Mgr Baunard par un ancien membre qui était parti
habiter loin de Lille. L’intéressé raconte avoir participé plus de quinze ans
auparavant à l’Adoration Nocturne et avoir été très édifié par les allocutions
toutes simples de Philibert Vrau. Il ajoute:
« En 1900, je me trouvais à Saint Jean-de-Dieu (hôpital psychiatrique) en proie
à une maladie incurable et condamné par beaucoup de médecins. Je lui écrivis
alors à Lille en le priant au nom de nos anciennes relations de vouloir bien me
recommander aux communautés religieuses lilloises. Quelle ne fut pas ma surprise
de le voir entrer dans ma chambre, en quelque sorte par retour de courrier ? Ma
lettre lui avait été retournée à Paris où il se trouvait de passage, et il était
venu lui-même m’assurer que mes intentions seraient remplies et m’apporter ses
consolations, ce qui me toucha à un point que je ne saurais exprimer. En me
quittant il me conseilla fortement d’aller à Lourdes ; je suivis son conseil et,
après deux ans, ma santé se rétablit, sinon complètement, du moins suffisamment
pour me permettre de remplir mes devoirs d’état. ».
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Le libre-arbitre
Paul André, le caissier des Etablissements Vrau, a dit :
« Il ne m’a jamais persécuté pour entrer dans la conférence de
Saint-Vincent-de-Paul. Il m’a fait deux demandes et s’est abstenu d’insister
quand je lui répondis que j’avais des raisons pour n’être pas membre visiteur. »
Albert Westel, homme de confiance aux Facultés catholiques, est
entré à dix-sept ans à l’Adoration Nocturne ; il disait que...
« Philibert Vrau ne voulait pas parler à l’Adoration Nocturne des affaires de
l’usine, de peur qu’on y vint par intérêt et il ajoute qu’il évita toujours de
faire pression sur ses ouvriers pour les faire entrer dans ses oeuvres. »
Louis Bosquier, le directeur de l’usine, témoigne :
il ne faisait « pas de démonstration à l’usine. Il laissait libre. Il agissait
par son exemple... Il a voulu que ses usines fussent chrétiennes. Il commença
doucement. Actuellement, on dit la prière matin et soir (une courte prière au
début et à la fin du travail). On a commencé par le Bénédicité (prière avant le
repas) ; puis on plaça des statues ; puis vinrent les religieuses. Tout se fit
naturellement. On ne fit rien qui ne fût comme désiré. »