« Philibert Vrau méritait d’être
l’objet d’une nouvelle biographie car la personnalité de ce fondateur des
facultés catholiques de Lille, éclairée par des sources nouvelles, demeure fort
originale.
Ce
célibataire est membre d’une famille très unie qui le soutient toute sa vie dans
ses multiples activités :
- C’est « un enfant de
l’amour » dont les parents François-Philibert Vrau et Sophie Aubineau, mariés en
1827, font partie de la génération romantique.
- Les étapes de la vie
d’industriel et d’homme d’œuvres sont délimitées par l’existence de son père,
chef d’entreprise, mort en 1870, (qui, en 1816, à 24 ans, a créé la fabrique de
fils à coudre en lin) et par celle de sa mère décédée en 1888. (de 1870 à 1888,
celle-ci a approuvé et appuyé les dons en argent de son fils Philibert)
- Les liens d’amitié avec sa
soeur Marie, son beau-frère Camille Féron-Vrau, associé à son entreprise et à
ses oeuvres, et son neveu Paul Féron-Vrau, l’héritier, s’avèrent essentiels pour
saisir la fécondité de son action.
- Enfin les femmes de sa
famille, sa mère Sophie Aubineau, sa soeur Marie et sa nièce par alliance
Germaine Féron-Vrau, contribuent largement à assurer « le patronage », la
direction morale de la firme Vrau.
Ce fils
de famille lilloise est, comme beaucoup d’autres, d’abord un industriel et un
homme d’affaires expérimenté qui hérite d’une maison de commerce dont la
prospérité est due au fil à coudre en lin de la marque « Au Chinois » qu’il met
au point en 1859 et répand pendant les dix années suivantes en décuplant sa
production.
Ce laïc, après
de solides études influencées par la pensée de Victor Cousin qui l’orientait
vers le vrai et le bien, se convertit en 1854, choisit de vivre en homme de
prière dans le célibat et fonde à Lille en 1857 l’Adoration Nocture du
Saint-Sacrement qui comporte en 1887 dix huit sections d’une vingtaine de
membres chacune. Projetant de faire de Lille une ville sainte, il encourage les
oeuvres de piété et accueille la suggestion d’Emilie Tamisier en organisant en
1881 à Lille le premier congrès eucharistique international qui sera suivi de
beaucoup d’autres dans le monde entier.
Associé à
son beau-frère Camille Féron-Vrau, Philibert, vice-président de 1872 à 1886,
puis président de 1886 à sa mort du conseil régional des conférences
Saint-Vincent-de-Paul « organisation souche » par excellence, est un créateur
inlassable d’oeuvres catholiques qu’il finance l’une après l’autre : patronages
chrétiens, cercles catholiques d’ouvriers, congrès catholiques du Nord et du
Pas-de-Calais, facultés catholiques de Lille, Institut Catholique des Arts et
Métiers, écoles primaires paroissiales, oeuvre des nouvelles églises de Lille,
presse chrétienne. La fondation des facultés catholiques représente l’oeuvre la
plus étonnante comme le constate le cardinal Régnier, archevêque de Cambrai : «
L’existence de notre université ne tient encore qu’à un fil, mais ce fil est
solide, c’est le fil Vrau ».
Après la mort de sa mère en 1888, Philibert Vrau devient un « commis-voyageur de
Dieu », se déplaçant à travers la France pour développer la Sainte-Famille,
oeuvre qui regroupe des militants chrétiens ardents dans la prière et désireux
de susciter des œuvres sociales dans le sillage de l’enseignement des papes Léon
XIII et Pie X. Parmi les membres de la Sainte-Famille, relevons dans diverses
régions le grand philosophe Maurice Blondel, l’historien journaliste Jean
Guiraud, les fondateurs des Semaines Sociales Adéodat Boissard et Eugène Duthoit,
l’abbé Desgranges, conférencier populaire, et l’abbé Rémond, futur évêque de
Nice, protecteur des juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale.
Quel est
donc le mystère de cet homme dont le rayonnement a été durable et dont le procès
de béatification a été ouvert dès 1912, sept ans après sa mort, par l’archevêque
de Cambrai ? Un personnage humble, modeste, frugal, peu doué pour la parole,
vivant pauvrement, habillé de vêtements élimés, mais aussi un homme de contact
et d’influence, un militant entreprenant, persévérant, combatif, d’une
extraordinaire et discrète générosité et enfin un homme de prière et d’action
épaulé par une famille unie dont la fécondité spirituelle demeure étonnante. »
Yves-Marie Hilaire
Professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Lille III
dans la préface du « commis-voyageur de Dieu ».